Tout le monde veut que la France change… mais qui est prêt à faire des efforts ?
Il existe probablement peu de sujets sur lesquels les Français sont aussi largement d’accord : notre pays doit changer.
Nous voulons réduire la dette publique, améliorer l’hôpital et l’école, mieux rémunérer le travail, préserver notre système de retraite, renforcer la sécurité, accompagner la transition écologique, réindustrialiser la France, soutenir nos agriculteurs, construire davantage de logements et retrouver davantage de confiance dans la vie politique.
Sur le diagnostic, malgré nos différences, nous parvenons encore assez facilement à nous retrouver.
Les difficultés commencent lorsque nous passons du constat aux solutions.
Car derrière chaque réforme se cache une question beaucoup moins confortable : qui va devoir faire un effort ?
Et c’est peut-être l’un des grands paradoxes français : nous voulons collectivement que les choses changent, mais individuellement nous préférerions souvent que le changement commence chez les autres.
Nous voulons réduire la dette… sans réduire ce dont nous bénéficions
Prenons la question de la dette et des dépenses publiques.
Nous entendons régulièrement qu’il faut réduire le déficit et éviter de laisser toujours davantage de dette aux générations suivantes.
L’idée semble relever du bon sens.
Mais demandons ensuite où réaliser des économies.
- Dans les hôpitaux ? Certainement pas.
- Dans l’éducation ? Encore moins.
- Dans la police et la justice ? Nous considérons déjà qu’elles manquent de moyens.
- Dans la défense ? Le contexte international pousse plutôt à augmenter les investissements.
- Dans les retraites ? Sujet explosif.
- Dans les aides aux entreprises ? Les entrepreneurs rappelleront immédiatement leur importance pour l’activité économique et l’emploi.
- Dans les collectivités territoriales ? Elles expliqueront qu’elles financent des services indispensables à notre quotidien.
- Dans la culture ? Beaucoup défendront son rôle essentiel.
- Dans les prestations sociales ? Nous entrerons immédiatement dans un débat sur la solidarité et la protection des plus fragiles.
Nous sommes donc capables de souhaiter simultanément moins de dépenses publiques et davantage de moyens pour presque chacune des politiques publiques prises séparément.
C’est humain.
Une dépense publique abstraite est facilement critiquable. Elle devient beaucoup plus difficile à supprimer lorsqu’elle finance notre école, notre hôpital, notre commune, notre association, notre entreprise ou notre retraite.
Nous voulons moins de dépenses publiques, mais rarement moins de celles dont nous bénéficions directement ou indirectement.
Nous voulons moins d’impôts MAIS et de meilleurs services publics
C’est probablement la contradiction la plus évidente.
Qui souhaite spontanément payer davantage d’impôts ? Très peu de monde.
Nous voulons conserver davantage de notre salaire, de nos revenus ou du résultat de notre entreprise. Nous trouvons souvent que les prélèvements sont déjà trop élevés.
- Dans le même temps, nous voulons être correctement soignés lorsque nous arrivons aux urgences.
- Nous voulons suffisamment de professeurs devant nos enfants.
- Nous voulons des policiers dans les rues, une justice qui ne mette pas plusieurs années à rendre une décision, des transports efficaces, des routes entretenues, des universités performantes, des crèches, des équipements sportifs et culturels.
Tout cela a un coût.
Le débat politique devrait donc moins souvent se résumer à opposer ceux qui voudraient « plus d’État » à ceux qui en voudraient « moins ».
La véritable question pourrait être : quel niveau de services collectifs voulons-nous et comment acceptons-nous de les financer ?
Car nous ne pouvons pas indéfiniment réclamer davantage d’un côté tout en exigeant de contribuer toujours moins de l’autre.
Les salariés veulent gagner plus, les entreprises veulent payer moins de charges
Prenons maintenant le monde du travail.
Un salarié qui constate l’augmentation du logement, de l’alimentation, de l’énergie ou des transports souhaite légitimement améliorer son pouvoir d’achat.
Son raisonnement est parfaitement compréhensible.
Mais plaçons-nous quelques minutes de l’autre côté de la table.
Un chef d’entreprise doit payer les salaires, les cotisations, les fournisseurs, les loyers, les assurances, l’énergie, les investissements et parfois rembourser des emprunts.
Il souhaite donc maîtriser ses coûts.
Lui aussi peut avoir le sentiment de contribuer énormément au système collectif.
Le salarié demande alors : « Pourquoi mon entreprise ne m’augmente-t-elle pas ? »
L’entrepreneur répond : « Comment puis-je augmenter les salaires si mes charges continuent d’augmenter ? »
Et chacun possède une partie de la vérité.
C’est précisément ce qui rend ces questions difficiles.
Une société n’est pas composée de gentils d’un côté et de méchants de l’autre. Elle est composée d’individus dont les intérêts peuvent être légitimes tout en étant contradictoires.
Nous voulons préserver nos retraites… mais qui doit financer l’effort ?
Le sujet des retraites constitue probablement l’un des meilleurs exemples.
Les actifs peuvent considérer qu’ils cotisent déjà énormément.
Ils doivent financer leur logement, élever leurs enfants, préparer leur propre avenir et contribuer au financement du système actuel.
Les retraités, de leur côté, peuvent rappeler qu’ils ont travaillé et cotisé pendant des décennies et qu’ils ont organisé leur vie en fonction de règles qu’ils n’ont pas eux-mêmes décidées.
Alors qui doit faire l’effort ?
- Les actifs en cotisant davantage ?
- Les entreprises ?
- Les retraités en acceptant une moindre progression de certaines pensions ?
- Les Français en travaillant plus longtemps ?
- L’État en trouvant de nouvelles recettes ?
Chacune de ces solutions rencontre immédiatement une opposition.
Et souvent pour de bonnes raisons.
Mais si nous refusons successivement chacune des solutions possibles, nous ne faisons pas disparaître le problème.
Nous décidons simplement de le transmettre.
Nous voulons acheter français… mais nous regardons aussi le prix
Nous affirmons régulièrement vouloir défendre l’industrie française, les producteurs locaux et nos agriculteurs.
Nous voulons que les personnes qui produisent notre alimentation puissent vivre correctement de leur travail.
Nous voulons également relocaliser certaines productions et réduire notre dépendance envers d’autres pays.
Puis nous entrons dans un magasin, deux produits sont devant nous.
L’un a été fabriqué en France dans de bonnes conditions sociales et environnementales. L’autre vient parfois de plusieurs milliers de kilomètres et coûte sensiblement moins cher.
Que choisissons-nous ?
Il n’existe évidemment pas une réponse unique. Pour certaines familles, quelques euros de différence sont importants et le choix économique est une nécessité.
Mais collectivement, nous devons regarder cette contradiction en face : nous ne pouvons pas réclamer une production locale mieux rémunérée tout en exigeant systématiquement les prix les plus bas possibles.
Produire en France, respecter certaines normes, rémunérer correctement les salariés et les producteurs ont un prix.
Notre bulletin de vote exprime nos convictions mais notre carte bancaire aussi.
Nous voulons lutter contre le changement climatique… sans changer nos habitudes
Autre exemple particulièrement révélateur : l’environnement.
Une large partie de la population reconnaît aujourd’hui la nécessité de réduire notre impact environnemental.
Mais là encore, le consensus devient plus fragile dès que les solutions touchent directement notre quotidien.
Nous sommes favorables à la réduction des émissions… jusqu’à ce qu’une mesure concerne notre voiture.
Nous voulons limiter l’impact du transport aérien… mais nous apprécions de pouvoir voyager.
Nous souhaitons réduire les emballages… tout en appréciant la facilité de certains produits.
Nous voulons davantage d’énergies renouvelables… mais pas nécessairement des installations visibles depuis chez nous.
Ce phénomène porte même un nom souvent utilisé dans les débats publics : le « pas dans mon jardin ».
Nous voulons la transformation, mais préférons parfois qu’elle se produise suffisamment loin pour ne pas modifier notre propre confort.
Là encore, il ne s’agit pas de culpabiliser, il s’agit simplement de reconnaître nos contradictions.
Nous voulons davantage de logements… mais pas nécessairement à côté de chez nous
Le logement en offre une autre illustration.
Dans de nombreuses villes, les prix sont devenus extrêmement élevés et trouver un logement adapté constitue une difficulté majeure pour de nombreuses familles.
La solution semble évidente : construire davantage là où les besoins existent.
Mais lorsqu’un projet immobilier apparaît dans notre quartier, les réactions peuvent changer.
Nous nous inquiétons de la circulation, du stationnement, de la hauteur du bâtiment, de la densité, du bruit, de la disparition d’une vue ou de la transformation du quartier.
Chacune de ces inquiétudes peut être parfaitement légitime.
Mais si tous les quartiers raisonnent ainsi, où construisons-nous les logements que nous réclamons collectivement ?
Nous retrouvons toujours la même question : sommes-nous favorables au changement uniquement lorsqu’il ne change rien pour nous ?
Nous voulons simplifier… mais nous voulons aussi être protégés
Autre grand classique français : la simplification administrative.
Entrepreneurs, particuliers, associations, collectivités : presque tout le monde réclame moins de formulaires, moins de normes, moins de procédures.
Mais les règles administratives ne sont généralement pas apparues par hasard.
Certaines protègent les salariés, d’autres les consommateurs, d’autres encore l’environnement, le patrimoine, les personnes handicapées, les riverains, les contribuables ou la sécurité.
Supprimer une règle peut donc simplifier la vie de quelqu’un tout en diminuant la protection d’un autre.
Nous voulons moins de normes, mais nous voulons aussi être protégés contre les risques.
Encore une contradiction qu’aucun slogan ne peut résoudre facilement.
Et si le problème venait aussi de notre incapacité à nous mettre à la place de l’autre ?
Tous ces exemples conduisent à une même réflexion.
Peut-être avons-nous progressivement perdu une partie de notre capacité à regarder un problème depuis la place de celui qui ne vit pas comme nous.
Le salarié connaît parfaitement ses difficultés, mais beaucoup moins celles du chef d’entreprise.
Le chef d’entreprise connaît ses contraintes, mais peut sous-estimer celles d’un salarié qui élève une famille avec un revenu modeste.
Un habitant d’une grande ville ne vit pas les mêmes contraintes de transport qu’une personne installée en zone rurale.
Un jeune actif ne regarde pas le système de retraite comme une personne de 75 ans.
Un propriétaire et un locataire n’abordent pas la question du logement de la même manière.
Un fonctionnaire et un indépendant ne vivent ni la même sécurité professionnelle ni les mêmes risques.
Et c’est normal, nous regardons tous le monde depuis notre fenêtre.
Le danger commence lorsque nous pensons que cet endroit nous permet de voir l’ensemble du paysage.
Fréquenter uniquement ceux qui pensent comme nous nous conforte
Les réseaux sociaux ont accentué un phénomène qui existait déjà et les algorithmes l’amplifient ! : Nous avons tendance à nous rapprocher des personnes qui partagent nos opinions.
- Nous suivons ceux dont les analyses ressemblent aux nôtres.
- Nous lisons les articles qui confirment ce que nous pensions déjà.
- Nous discutons avec des personnes issues de milieux professionnels ou sociaux proches.
Progressivement, nous pouvons finir par considérer certaines opinions comme tellement évidentes que nous ne comprenons même plus comment quelqu’un peut penser autrement.
Pourtant, fréquenter uniquement ceux qui pensent comme nous nous conforte mais cela ne nous fait pas grandir.
La rencontre avec la différence est plus exigeante, elle oblige à écouter.
- Pas simplement attendre son tour pour répondre.
- Écouter réellement.
- Comprendre pourquoi une personne intelligente, honnête et bien intentionnée peut arriver à une conclusion totalement différente de la nôtre.
Cela ne signifie absolument pas que nous devons changer d’avis à chaque discussion.
La diversité des opinions n’impose pas le consensus.
Elle permet simplement de comprendre que la réalité est souvent plus complexe que notre propre expérience.
La diversité n’est pas seulement une valeur morale : elle est utile
Au CGBB (Cercle des Gens Bien & Bienveillants), nous avons toujours considéré la diversité comme une richesse.
Diversité sociale, professionnelle, culturelle, générationnelle, politique ou religieuse.
Non pas parce que nous devrions tous penser pareil, exactement pour la raison inverse.
Nous croyons que c’est en fréquentant la différence que nous devenons plus tolérants et que nous comprenons mieux la société dans laquelle nous vivons.
Autour d’une même table peuvent se retrouver un entrepreneur, un salarié, un fonctionnaire, un indépendant, un jeune actif, un retraité ou une personne en reconversion.
Ils n’auront pas nécessairement la même vision du travail, de l’économie, de la fiscalité ou de la société.
Et tant mieux !
Une conversation ne doit pas obligatoirement produire un accord pour être utile, elle peut simplement permettre à chacun de repartir en comprenant un peu mieux la réalité de l’autre et c’est déjà considérable.
Le compromis n’est pas une faiblesse
Nous avons parfois transformé le mot « compromis » en synonyme de renoncement.
Pourtant, vivre ensemble suppose précisément de composer avec des intérêts différents.
Dans une famille, une entreprise, une association ou un groupe d’amis, nous le faisons quotidiennement.
Personne n’obtient toujours exactement ce qu’il souhaite.
Pourquoi une société entière pourrait-elle fonctionner autrement ?
Le compromis démocratique ne consiste pas à demander à certains de tout abandonner pendant que les autres conserveraient tout.
Il consiste à déterminer ce que chacun peut accepter afin que l’ensemble puisse avancer.
Et cela suppose une condition essentielle : considérer que l’effort que nous demandons aux autres doit aussi pouvoir nous concerner.
Nous avons tous nos contradictions
Il serait très facile de terminer cet article en donnant des leçons, ce serait exactement le contraire de son propos.
Nous avons tous nos contradictions, nous voulons du changement et de la stabilité.
- Plus de liberté et davantage de protection.
- Moins d’impôts et de meilleurs services.
- Des produits moins chers et des producteurs mieux rémunérés.
- Une transition écologique rapide et la préservation de notre confort.
Nous voulons que la société évolue sans toujours mesurer ce que cette évolution peut nous demander personnellement.
Reconnaître ces contradictions n’est pas une faiblesse, c’est peut-être au contraire le début d’une conversation adulte.
La question que nous devrions peut-être tous nous poser
La prochaine fois que nous entendrons qu’il faut réformer la France, réduire ses dépenses, améliorer ses services publics, transformer son économie ou changer notre modèle social, essayons de ne pas commencer par demander : « À qui allons-nous demander un effort ? »
Posons-nous d’abord une autre question :
« Quel effort sommes-nous personnellement prêts à accepter si nous considérons réellement que ce changement est nécessaire ? »
Peut-être n’aurons-nous pas immédiatement la réponse.
Peut-être même découvrirons-nous que certaines réformes que nous réclamions nous enthousiasment beaucoup moins lorsqu’elles nous concernent directement.
Mais au moins aurons-nous commencé à regarder le problème autrement.
La France n’avancera probablement pas grâce à une catégorie de citoyens qui accepterait tous les sacrifices pendant que les autres conserveraient tous leurs avantages.
Elle avancera si nous réussissons à recréer suffisamment de confiance pour accepter que chacun fasse une partie du chemin.
Pour cela, nous devons recommencer à nous parler, pas uniquement entre personnes du même milieu, pas uniquement entre personnes qui votent de la même manière, pas uniquement entre personnes qui ont les mêmes revenus, le même âge ou le même métier.
Nous devons aussi rencontrer ceux dont la vie nous est étrangère, c’est la seule façon de pouvoir les comprendre !
- Écouter leurs contraintes.
- Comprendre leurs peurs.
- Découvrir leurs raisons.
- Expliquer les nôtres.
C’est l’une des convictions qui anime le CGBB depuis sa création : la rencontre ne résout pas tous les désaccords, mais elle permet de ne plus réduire l’autre à son désaccord.
Et dans une société de plus en plus fragmentée, c’est peut-être déjà une manière très concrète de la faire avancer.
Car finalement, nous savons tous très bien expliquer ce que les autres devraient changer.
La question la plus intéressante reste sans doute celle que nous nous posons beaucoup moins souvent : Et nous, que sommes-nous prêts à changer ?
Venez, tel que vous êtes, rejoindre le CGBB
Tout au long de l’année, à travers nos 250 événements, nous vous permettons de faire plein de belles rencontres, et ça, ce n’est pas rien 😉
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